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Dr
JEAN PIERRE WILLEM
Médecin
aux pieds nus

Il
fut l'un des premiers Médecins sans frontière
avant de créer l'association Médecins aux pieds nus
Le Dr Jean-Pierre Willem
est un aventurier du bistouri et du cœur. Co-fondateur de Médecins sans
Frontières, puis fondateur de l'association Médecins aux Pieds Nus, il n'hésite
pas à aller soulager la misère humaine dans les contrées les plus difficiles ou
les plus dangereuses.
Il nous raconte ci-après
comment il a découvert l'ethnomédecine, il y a trente ans, à Lambaréné (Gabon),
auprès du Dr. Albert Schweitzer.
Je faisais ma 6e année
de médecine à Lille, j'avais 22 ans et j'étais boursier. J'avais vu le film sur
le Dr Schweitzer. Je suis parti à Libreville, comme interne, urologue au
service hospitalier de la capitale gabonnaise. Je "débouchais" ceux
qui avaient attrapé des chaudes pisses. Un jour, en 1964, j'en ai eu marre,
j'avais besoin de changer d'air, et je suis parti à Lambaréné avec un camarade
élève-vétérinaire, boursier comme moi.
À
Lambaréné
Nous avons pris la
pirogue, et sommes arrivés là-bas, en pleine brousse. Une infirmière nous fit
visiter l'hôpital. Au premier étage de la pharmacie sur pilotis, l'infirmière
pose la main sur mon avant-bras et me chuchota : Chut ! Parlez moins fort.
En effet, je parle fort.
Albert Schweitzer se
trouvait là, dans un coin de la pharmacie, à son bureau. Je le voyais de dos,
massif, avec sur sa manchette, - il portait des manchettes de lustrine, - un
chat qui ronronnait. Il écrivait. Il fallait que son chat fût un vrai petit
salopard, pour venir s'installer ainsi, non pas sur le "bras mort" de
son maître en train d'écrire, mais sur le bras fonctionnel. Schweitzer ne
chassa pas son chat. J'avais remarqué cela. Il aimait autant les hommes que les
bêtes.
Voilà que tout d'un coup
il se redresse, se retourne vers nous, et qu'il me parle. Je crois bien qu'il
m'a tutoyé. «Tu es du Nord ?» «J'ai fait mes études à Lille mais je suis originaire
des Ardennes.» Il m'a tout de suite donné un surnom, le Viking, surnom que
j'avais déjà en Fac. On a parlé de mes études, de la médecine, de tout et de
rien.
J'étais très ému. Un
incroyable train d'ondes émanant de cet homme semblait m'irradier sous forme de
vibrations. Au fond, je l'espérais depuis longtemps ce contact. Mais à cet
instant, debout devant cet être de légende, ma pudeur devenait timidité.
Toi,
tu restes !
Lorsqu'il me dit, à
brûle-pourpoint : «Toi, tu restes !» je restai bouche-bée, car je n'avais
rien prévu de tel. Dès le lendemain, je revêtis l'uniforme, portant son nom
magique «Dr Schweitzer», brodé sur la chemise qu'il m'avait prêtée.
Des deux casques
"coloniaux" qu'il possédait, il m'en donna un, avec une lampe tempête
que j'ai laissée là-bas, qui fait aujourd'hui partie du musée. Il m'installa
dans une piaule qui faisait 3 m sur 2, avec un lit massif, une petite table, un
broc d'eau pour la toilette et un vase de nuit. A quatre, nous disposions d'un
peu plus de vingt mètres carrés. J'ai vécu six mois ainsi. Pour moi, c'était
une chance incroyable, un épisode vraiment surréaliste de ma vie.
J'ai vécu de grands
moments auprès de lui. Nous parlions de tout. J'étais devenu son secrétaire,
son confident, son chou-chou. Un jour il me parla de Brigitte Bardot dont il me
dit «qu'elle était en souffrance.» Il devait être voyant, car elle lui écrivit
pour lui demander conseil. Pourquoi lui ? C'était la période où l'actrice
improvisait une scène de dépit amoureux, avec Charrier.
- Tu la connais ?
- Bien sûr, tout le
monde la connaît.
- Tu veux bien répondre
à sa lettre ?
Il recevait au moins
deux cents lettres par mois, et il me confiait une partie du courrier auquel je
devais répondre. Et c'est là que je me suis rendu compte qu'il n'avait pas que
des admirateurs. Il était très attaqué ! Sur les principes, sur sa façon
un peu rude d'administrer son hôpital, etc.
Comme je le lui disais
un jour :
«Regardez, on vous
attaque !», il me répondit : «Toi, on ne t'attaque jamais ?
- Si, j'ai plein
d'ennemis à Lille, pourtant je ne suis pas méchant ! - Non, tu n'es pas
méchant, mais tu es trop franc ! Souviens-toi, si tu n'as pas au moins
cinquante pour cent d'ennemis parmi tes connaissances, tu n'es rien du
tout !»
Il
venait discuter avec moi
Au collège, j'avais été
élevé par des pères catholiques et des religieuses. Schweitzer, lui, était
protestant, mais à l'esprit large. Théologien, il avait étudié les Pères de
l'Eglise, les écrits des Réformateurs, Luther, Calvin, puis tous les prophètes
modernes, Gandhi, Rabindranath Tagore, et bien d'autres spiritualistes...
Il venait tous les jours
me voir pour discuter. Oh ! A l'époque, je ne disais pas amen à tout.
J'avais des idées bien à moi, que je défendais avec toute la fougue de mon âge.
J'étais à la fois pertinent dans mon argumentation et impertinent dans le débat
des idées. Je menais les discussions avec toute la vivacité de la jeunesse que
venait tempérer l'immense respect que j'éprouvais à l'égard de cet homme.
J'attaquais Schweitzer
sur des points sur lesquels personne n'osait le titiller. Certes, toujours
poliment, mais les journalistes de passage m'écoutaient ébahis lui poser les
questions qu'ils n'osaient pas lui poser. Alors, des fois, il me renvoyait en
riant et bougonnant : «Voyez-vous, un impertinent comme ça... Il va finir par
répondre et écrire à ma place, le jeune Willem !».
Pourquoi suis-je allé
justement là-bas ? Je crois aux signes. Etait-ce mon destin d'aller chez
Schweitzer, à Lambaréné ? En tout cas, auprès de lui, j'étais à bonne école. Il
émanait de lui une énergie fantastique.
Je me souviens aussi de
nos moments de détente. Il se mettait devant son vieux piano un peu désaccordé,
et il jouait de la musique classique. Oh ! ce n'était pas un virtuose,
mais qu'il était émouvant. Nous chantions.
Le
village des lépreux
Des fois je
l'accompagnais au Village de Lumière, le village des lépreux. Il en revenait
ému et essoufflé. Alors je lui donnais le bras, mais, dès qu'il venait
quelqu'un, il me repoussait, voulant garder sa dignité.
Pour moi, c'était de
quelqu'un de magique, d'étonnant. Pourtant, j'ai les pieds sur terre. J'étais
mentalement et spirituellement très proche de lui. A telle enseigne, qu'il
avait instauré un tour de garde, tant au point de vue surveillance médicale,
que présence spirituelle.
Le dimanche matin, à la
chapelle, l'office durait plusieurs heures. Schweitzer le voulait œcuménique,
et, bien que je fusse catholique il m'intronisa pasteur. Quand on prononçait
une parole biblique, il fallait l'interprêter de telle manière à ce que chacun
la comprenne.
A Lambaréné, se
côtoyaient plusieurs ethnies différentes, donc plusieurs cultes à respecter.
Schweitzer tenait avant tout à ce qu'il y ait un prêche. Et il me confiait
souvent ce rôle. Après, il venait parfois me dire, en souriant : «Tu sais,
Jean-Pierre, tu as trop parlé de la Vierge Marie pour les protestants, tu as
trop insisté...»
A Lambaréné, tous ceux
qui travaillaient avec Schweitzer devaient être polyvalents. Je pouvais
travailler aussi bien à l'hôpital, qu'aux cuisines, sur un chantier de
construction comme chef d'équipe, ou au jardin.
Sur 24 heures, vous
pouviez me voir ramasser des tomates, faire l'école aux bambins, ou opérer,
avec tout le cérémonial, les clochettes aux alentours, les deux «femmes
lieutenant», les infirmières en uniformes, qui criaient : «Brancardiers !»
Ce furent des semaines
fastes. Il régna une incroyable complicité entre nous, et une véritable
communion à travers cette communication permanente, libre, ouverte, cet échange
d'idées fructueux. Je dois beaucoup de ce que je suis à mon séjour auprès du
Dr. Schweitzer.

Les
visiteurs venaient du monde entier
Le samedi et le
dimanche, j'avais le privilège d'accompagner les visiteurs. Il recevait les
plus grands personnages de son temps. Il en venait du monde entier, des gens
célèbres, des acteurs, des actrices, des hommes politiques, des artistes.
Je me souviens de
l'émotion que j'éprouvais en compagnie de certaines jeunes et jolies actrices à
qui j'offrais mon bras durant la visite de l'hôpital, du village aux lépreux,
ou des cases des guérisseurs du village africain. Je me payais comme ça.
J'étais devenu le fils
spirituel du Docteur, à telle enseigne, que le jour de mon départ, Schweitzer
m'accompagna jusqu'à l'embarcadère, honneur qu'il ne réservait qu'aux chefs
d'Etat. Là, il m'a demandé :«Tu reviendras ?» ajoutant à voix basse : «Moi je
ne serai plus là !»
J'ai quitté Lambaréné en
août 1964. Six mois après il était mort. Une mort qu'il m'avait annoncée.
Un
précurseur de l'écologie
Albert Schweitzer fut
l'un des précurseurs de l'écologie bien comprise. Aujourd'hui Albert Schweitzer
revient à la mode. On lui rend enfin justice d'avoir été un précurseur.
Défenseur des droits de l'homme, il a découvert l'écologie.
Il fut l'un des premiers
à constater que les malades guérissent mieux lorsqu'ils sont entourés de leur
famille. Il a pratiqué l'ethnomédecine avant la lettre. Dans son hôpital de
brousse, les pauvres qui ne pouvaient pas payer travaillaient afin de ne pas se
déshonorer en devenant des assistés. (Les bien pensants le lui reprochaient, le
traitant de "né-grier" !). Pourtant, il était à l'avant-garde.
Déjà méfiant devant les
poisons chimiques, les médicaments non indispensables, l'abus des
neuroleptiques, il pratiquait instinctivement l'ethnomédecine, avant la lettre.
Quand il restait impuissant devant une affection rebelle à ses soins, un
processus inconnu qu'il ne comprenait pas, il renvoyait le malade chez les
guérisseurs et observait comment ils procédaient. Qui eût fait cela en France ?
Lorsque, dans une
famille africaine, un type venait d'être "foudroyé" parce qu'il avait
couché avec sa belle-mère, - un interdit social, - ce n'étaient pas les
neuroleptiques qui résolvaient le problème. Il savait que seul le guérisseur
pouvait intervenir utilement, avec son rituel, ses cérémonies, ses gris-gris.
Le patriarche de Lambaréné avait déjà tout compris.
Quarante ans plus tard,
ayant assimilé cela au travers de mon expérience sur le terrain, je restitue en
son honneur, tout ce savoir, sous la forme de ce que nous appelons
l'ethnomédecine. Et ça marche.
Je me souviens de tout
avec émotion. La nuit j'opérais. A mes côtés, en pleine brousse, il me parlait
de Gandhi, de De Gaulle qu'il avait rencontré, d'Einstein, son grand ami, dont
il ne comprenait pas que le public puisse l'assimiler avec la bombe atomique.
Il connaissait tout le monde, et tout le monde passait par Lambaréné, c'était
devenu un véritable pélerinage.
JEAN-PIERRE
WILLEM

Né en 1942 dans les
Ardennes françaises, Jean-Pierre Willem fit ses humanités au Collège à Reims,
chez les Pères. Il poursuivit ses études à la Faculté de Médecine de Lille.
Il fit son service
militaire en Algérie de 1959 à 1961.
Co-fondateur de Médecins sans Frontières puis fondateur de l'association
Médecins aux Pieds Nus, le Dr Jean-Pierre Willem est un véritable aventurier du
bistouri et du cœur qui n'hésite pas à aller soulager la misère humaine dans
les contrées les plus difficiles ou les plus dangereuses, là où les grosses
O.N.G. n'osent plus s'aventurer faute de sécurité ou de confort. Adepte et
propagandiste infatigable de l'ethnomédecine, il adapte et vérifie sur le
terrain le bien fondé de ses théories jugés parfois utopiques par ses pairs.
L'ethnomédecine
L'ethnomédecine tente de
soigner les populations du tiers-monde, subissant guerres, cataclysmes ou
famines, par une approche socio-culturelle originale, en pratiquant une
synthèse entre l'art médical occidental et les thérapeutiques traditionnelles
et naturelles des populations concernées.
J'ai découvert
l'ethnomédecine sur le terrain, en Algérie d'abord, où je m'étais rendu en tant
que sursitaire volontaire, puis à Lambaréné, auprès du Dr Albert Schweitzer, où
je fis une escapade de 6 mois en 1964, vers la fin de mes études, alors que
j'étais interne de chirurgie à l'hôpital de Libreville.
J'effectuai ensuite une
quinzaine de missions médicales à travers le tiers-monde, parfois au service
des O.N.G. En 1965, au Ruanda, je participais à une mission médicale française
en tant que chirurgien. En 1968, j'étais au Biafra, puis, au Vietnam j'assistai
à la débâcle de Saïgon, en Thaïlande, j'assistai les réfugiés méos du Laos dans
le Triangle d'Or, etc.
Je pris conscience assez
vite que dans les pays pauvres, cette fantastique médecine occidentale que nos
chercheurs de pointe faisaient progresser tous les jours, était trop chère,
trop sophistiquée et trop technique et convenait mal à des populations
affamées, qui avaient un autre mode de vie et une toute autre culture que nous.
Rappelons d'abord que
sur dix maladies, 8, c'est-à-dire 80 % d'entre elles, sont d'origine
psychosomatiques.* Cela veut dire que lorsque il existe un clivage entre notre
psychisme et notre corps physique, cela entraîne automatiquement une
répercussion sur la périphérie, c'est-à-dire sur nos organes.
Or un Blanc occidental,
riche, bien nourri mais stressé n'aura pas les mêmes maladies que l'Africain
misérable croupissant dans son bidonville.
Pour caricaturer ce
phénomène nous dirons qu'un Camerounais ne souffre pas de la même manière qu'un
Cambodgien, un banlieusard de Villeurbanne ou un bourgeois du 16e parisien.
L'extériorisation de la
souffrance apparaîtra elle aussi différente selon la culture de chacun. On
parle du "rire jaune" des Asiatiques, car ce sont des peuples qui
n'aiment pas exprimer publiquement leur souffrance ou leurs sentiments. Ils ne
veulent pas "perdre la face". Ils expriment le mal dont ils
souffrent, sans un sanglot, sans une larme, d'une manière inverse, par un
sourire figé, stéréotypé.
Le Méditerranéen par
contre manifestera sa douleur d'une façon théâtrale, ostentatoire, avec des
cris à fendre l'âme. Une maladie psychosomatique ne se résout pas à coups
d'aspirine ou de neuroleptiques.
Maladies
psychosomatiques
Ce sont des maladies
organiques dans le déterminisme ou l'évolution desquelles on peut reconnaître
le rôle prévalent de facteurs psychiques ou conflictuels. L'inhibition des
possibilités d'extériorisation des émotions, la pauvreté de la vie
fantasmatique, qui rend inapte à intégrer les traumatismes psychiques autrement
que sur un mode somatique par suite de défaut dans le processus de
mentalisation, paraissent constituer un terrain favorable à l'éclosion
d'affections psychosomatiques. Antonyme maladie fonctionnelle. (GDEL Larousse).
On ne peut pas effacer
par des médicaments une maladie dont la source est essentiellement psychique.
Il faut remonter à la racine du mal. Et cette racine est souvent d'origine
"culturelle".
ONG
: Un rouleau compresseur
Partout où j'allais avec
les ONG (Organisations caritatives non gouvernementales), je me rendais compte
que nous autres médecins, armés de notre admirable mais lourde technologie, le
formidable arsenal de notre médecine occidentale, nous déplaçant en force, nous
agissions sur le terrain à la manière d'un rouleau compresseur.
En voulant trop vite
colmater les brèches d'une situation insoutenable, nous commettions en fait une
effraction brutale dans le fragile tissu social des populations que vous
venions aider. Il en résultait de violents chocs culturels entraînant souvent
des situations conflictuelles et même des lésions irréparables.
Il fallait absolument
changer de stratégie. Des progrès ont été faits. Mais aujourd'hui encore,
certaines ONG arrivent dans les pays sous-développés avec leurs gros sabots,
leurs stocks de vivres souvent inappropriés, qu'ils distribuent sans se soucier
des retombées sociales, leurs médicaments qu'ils administrent à la chaîne,
leurs soins à l'occidentale.
Or, les missions des ONG
ne durent qu'un temps. Elles créent des besoins irréversibles, commettent des
dégâts terribles dans le fragile équilibre économique local.
Exemple : l'arrivée
massive de riz et autres produits de base dans un pays donné, en partie piratés
par l'armée ou les roitelets locaux et revendus à bas prix, ruine les producteurs
locaux, paysans et éleveurs du pays, du bénéfice de leur travail, - et quand
les ONG repartent, c'est le désastre et le vide. Elles n'ont créé aucune
structure de base permettant aux populations qu'elles assistent de survivre par
elles-mêmes, sans assistance. Elles ne leur ont pas appris à se soigner
elles-mêmes, elles n'ont fait aucune évaluation de leurs besoins réels visant à
mieux exploiter les ressources locales.
Selon un vieil adage
chinois, il ne faut pas donner du poisson à ces hommes affamés, mais leur
apprendre à se servir d'une canne à pêche.
La
faim et les interdits sociaux
Dans les pays pauvres,
beaucoup de pathologies graves sont le résultat de la malnutrition ou de la
transgression d'un interdit. Le valium ne peut rien contre la famine ni dans un
cas de transgression. Il faut repasser par un rituel. Nos vieux médecins de
campagne le savaient. Aux plus pauvres, le toubib apportait à manger avant de
les soigner. Mais nous avons perdu cela de vue. Nous avons mécanisé la médecine
à outrance. Nous l'avons rendue équationelle. Nous soignons symptôme par
symptôme. Nous ne nous occupons plus du vécu de l'individu, de la globalité de
la pathologie.
C'est ainsi que nous
autres, jeunes médecins, généreux et enthousiastes dans nos blouses blanches immaculées,
avec nos stéthoscopes, nos antibiotiques, nos demandes d'examens biologiques,
nous étions persuadés que, partout dans le monde, nous allions gagner la
bataille contre la maladie. Et, bien sûr, nous parvenions souvent, dans un
premier stade, à enrayer les épidémies. Pas toujours d'ailleurs, et jamais pour
longtemps. Et à quel prix ! Dès que nous tournions les talons, tout était
à recommencer. Il fallait donc revoir le protocole.
Chamanes
et Guérisseurs
C'est à partir de cette
idée que j'ai fondé l'association Médecins aux Pieds Nus. Nous nous sommes
lancés dans cette exaltante aventure humanitaire, presque sans argent. Chacun
de nous payait son billet d'avion, et nous partions avec notre mallette
contenant les instruments indispensables, et des médicaments de base. Sur place
on évaluait la situation, en écoutant la population locale nous parler de ses
problèmes, de ses besoins.
Au début de toute
nouvelle mission, notre première démarche, est donc d'étudier les aspects
sociaux-culturels de la population concernée.
Or, ceux qui en
détiennent les clés, après les chefs coutumiers, ce sont les guérisseurs, les
chamanes, les herbalistes, les matrones. On en trouve partout dans le monde,
même chez nous !
Qu'ils prétendent avoir
reçu leur don de Dieu, que leur vocation se soit éveillée au cours d'un rêve ou
suite à une révélation médiumnique, qu'ils aient été initiés par un praticien
ou un proche parent, voire même qu'ils se soient auto-proclamés, ces
thaumaturges sont généralement reconnus et bien acceptés par les leurs.
Ils sont les médecins
naturels de la communauté, ce que j'appelle leurs «traducteurs culturels». Leur
initiation, leur don, leurs rites, leur ont dévolu un savoir et des pratiques
en totale opposition avec la médecine occidentale, qui les a longtemps
méprisés, avant de commencer à les reconnaître du bout des lèvres.
Or, au niveau
psychosomatique, ces tradipraticiens sont souvent excellents. Et si l'on se
souvient comme je viens de le rappeler que les affections psychosomatiques
représentent 8 pathologies sur 10, on ne s'étonnera pas trop des résultats
obtenus.
Les
tradipraticiens n'ont aucune notion de médecine scientifique
Mais, comme ils
l'admettent eux-mêmes, ces guérisseurs empiriques n'ont aucune notion de
médecine scientifique, ils ne connaissent rien de la physiologie, et très peu
de l'anatomie du corps humain. Autrement dit, leur ignorance les fourvoie
souvent involontairement, et les incite, pour ne pas perdre la face, à délirer
sur ce qu'ils ne savent pas, commettant ainsi de lourdes bévues.
Ils ne savent pas
comment fonctionne le système digestif, le transit intestinal ou la circulation
sanguine. Mais ils connaissent les vertus de certaines plantes, le reboutement,
les rituels, et surtout la population a confiance en leurs pouvoirs. Pour faire
avancer les choses, j'ai pensé que nous devions nous appuyer sur ces empiriques
bien enracinés dans leur communauté, en leur apprenant les soins de santé
primaire.
Pour sauver ces pays de
la misère et de la maladie, sans couper leurs habitants de leurs racines
culturelles, l'intérêt n'est pas de former des médecins selon nos critères
occidentaux, - car ces médecins locaux, formés à l'occidentale, demeurent
rarement au service de leur peuple, - ils préfèrent émigrer vers les pays
riches.
Affinant cette méthode
sur le terrain, les Médecins aux pieds nus se mirent à former des
tradipraticiens aux soins de santé primaires, sans bousculer les traditions
établies et tout en procédant à un fructueux échange de savoir. Car ces
empiriques locaux ont beaucoup de choses à nous apprendre.
Et le fait d'être
écoutés par les "grands sorciers blancs" les conforte, les rassure
sur leur légitimité, face aux moqueries et au mépris affiché par les récents
diplômés autochtones, formés à l'occidentale, dont la civilisation bâtarde et
bavarde envahit tous les rouages du pays.
Une
expérience malheureuse de l'O.M.S.
La définition de la
santé retenue par l'O.M.S. (Organisation mondiale de la Santé) est beaucoup
plus large que la définition retenue par la science occidentale :
«La santé est un état de
bien être non seulement physique, mais aussi social, psychologique et
spirituel.»: La santé nécessite donc une approche globale.
Or, en 197!, à Alma-Ata
(Kazakhstan, ex-URSS), l'OMS avait décidé d'organiser dans tous les pays
sous-développés des soins de santé primaire. Les piliers de ces soins, appelés
agents de santé communautaire, étaient recrutés parmi les jeunes gens sans
emploi, les désœuvrés des villes, dont on voulut faire des sortes de
"tucistes" paramédicaux.
On décida de placer ces
jeunes recrues, la plupart sans formation, durant 3 semaines dans un hôpital.
Des médecins et des infirmières leur apprirent à la va-vite, à faire des
piqûres et à dispenser les premiers soins d'urgence. Vous imaginez la valeur de
ces soins et de ces piqûres !
Et voilà nos agents de
santé lâchés dans la nature, sans grande motivation, sans encadrement, avec des
seringues et une petite provision de médicaments et d'antibiotiques. Ces
infirmiers au rabais n'ont jamais réussi à s'implanter, ni même à se faire
reconnaître ou accepter par la population. En quelques mois, ils furent
totalement discrédités. Comme ils n'avaient pas d'argent, qu'ils n'étaient pas
payés, ils ont vendu leur lot de médicaments au plus offrant, et se sont
dispersés dans la nature pour se retrouver chômeurs en ville.
En 1988 l'O.M.S.
constata l'échec de cette stratégie qui avait coûté des milliards. J'ai proposé
à l'OMS de réajuster le tir, en s'appuyant non plus sur des chômeurs ou des
jeunes sans formation en quête d'emploi, mais sur les tradipraticiens locaux,
reconnus par leur communauté, selon le schéma mis au point par notre
association.
Comme il existe
généralement un "ordre" des guérisseurs dans tous les pays
sous-développés, l'infrastructure est déjà prête.
Les
projets intégrés : une stratégie d'avenir
Quand nous arrivons sur
le terrain, nous commençons en priorité par nourrir la population tout en lui
dispensant des soins de santé primaires. Ensuite nous étudions l'environnement
socio-culturel, les rites, les traditions, la religion, les arts, les habitudes
alimentaires, la pharmacopée locale pour mieux comprendre les problèmes de la
communauté. Pour les Indiens par exemple, le maïs c'est essentiel. En leur
amenant des pâtes ou des boîtes de raviolis nous contrarions leur façon de
s'alimenter. Vacciner sans discernement des populations sous alimentées est une
aberration.
Les vaccins ce sont des
antigènes, des leurres, - un faux virus atténué - que l'on envoie dans l'organisme
qui répond en fabricant des anti-corps à partir de protéines. Mais un corps
sous alimenté manque de protéines, une matière première alimentaire rare et
chère tels les œufs, le poisson, la viande dont ces pauvres manquent.
Or si le malade ne
secrète pas les anti-corps nécessaires, vous le tuez. Il ne supportera pas le
vaccin. Car le vaccin c'est un point moléculaire élevé que l'organisme sous
alimenté ne peut pas métaboliser. On ne doit pas vacciner les gens avant de le
avoir nourri.
Il
faut nourrir les gens, avant de les vacciner
Il faut nourrir les
gens, avant de les vacciner. A partir de là, les vaccinations prendront mieux.
Notre démarche de
Médecins aux pieds nus se veut proche des réalités. Au début d'une mission
donnée, lorsque nous avons paré au plus pressé et que la population est mise en
confiance, nous préparons un "projet intégré".
Nous réunissons
l'ensemble de la communauté, expliquons qui nous sommes et ce que nous pouvons
faire. Bien souvent ils nous exposent spontanément leurs problèmes.
Cela tourne toujours
autour des mêmes difficultés : disette, chômage, eau polluée, maladies
endémiques comme les gastro-entérites, les dents cariées, le paludisme, manque
d'infrastructures, d'écoles, d'encadrement. Les évaluations faites, nous préparons
un plan sur mesure.
Zorro
et le forcené
Au moment de la guerre
d'Algérie, j'ai écrit au ministre de la guerre pour lui demander que les
étudiants en médecine, sursitaires dispensés de service même en temps de
guerre, aient la possibilité de travailler quelques mois dans les dispensaires
en Algérie, sans que cela soit considéré comme une interruption de leurs
études.
L'autorisation accordée,
nous sommes partis à 80 bleus pleins de bonne volonté, nous activer sur le
terrain. C'était la première grosse ONG. Je me suis retrouvé dans un centre de
regroupement à Bône.
Les gendarmes m'ont
demandé d'aller ramasser un fou furieux, un délirant en train de tout casser.
Ils m'ont dit : "Prends ta blouse blanche." J'y suis allé, et je l'ai
cravaté, sans état d'âme.
Le forcené pesait 40
kilos, moi 80, mais il avait une force herculéenne. Il m'a mordu. Le panier à
salade attendait dans la ruelle avec les gendarmes. A quatre, ils n'avaient pas
réussi à le maîtriser. Moi, c'était une question d'honneur, je me suis pris
pour Zorro. Je l'ai cravatté et l'ai ramené dans la fourgonnette.
Mais c'est là, que j'ai
vu l'incompatibilité de nos méthodes sur le terrain. Car ce n'est pas le
forcené que la population a hué, c'est à moi qu'elle s'en est prise en me
lançant des pierres.
Après, j'ai réfléchi sur
ce qui était arrivé. Je me suis renseigné. Je me suis rendu compte que là-bas,
en Algérie comme dans d'autres populations, le fou fait partie de la culture.
Il est géré par la famille, par la société, et c'est le guérisseur, le chamane
qui intervient avec Dieu. Pas les gendarmes.
C'est un schéma
triangulaire que j'ai vécu avec une vilaine morsure et des pierres sur la
gueule. Pour faire entrer les idées, il n'y a rien de mieux.
Quelques années plus
tard, au Gabon, médecin-chef sur le trans-gabonnais, je me suis souvenu de la
leçon. Des Togolais venaient d'assister à une scène atroce d'anthropophagie où
un des leurs avait été victime d'un Gabonais. Un type a dangereusement
disjoncté. Il balayait et cassait tout sur son chemin. On m'a appelé.
Mais cette fois, je ne
voulais plus jouer les Rambo. Les gendarmes se sont mis à huit pour essayer de
le cravater, sans succès, car il se débattait avec une force incroyable, les
envoyant valser à trois mètres.
Appelé en renfort, je ne
tenais pas à renouveler mon erreur algérienne. Je me suis approché du forcené,
et je lui ai dit :
"Pourquoi, ils ne
t'aiment pas les gendarmes ? Viens avec moi !"
Alors, ne sentant aucune
agressivité de ma part, il a craqué, il a eu une attitude touchante. Il est
venu poser sa tête sur mon épaule et s'est mis à pleurer. Comme un enfant. Je
lui ai donné la main, comme à un enfant.
Alors qu'il venait de se
battre vaillamment contre les huit gendarmes qui voulaient l'emmener en prison,
il est venu pleurer là, sur mon épaule. C'était émouvant. Puis je l'ai
accompagné dans le fourgon et mis dans l'avion. Si la première leçon avait
porté, la seconde me révéla comment ça fonctionnait un homme qui disjoncte.

Procéder
à un échange de savoir
Sur le principe, nous
sommes tous d'accord. Nous allons procéder à un échange de savoir. Pour être
nous-mêmes plus efficaces dans notre travail auprès de leurs communautés, les tradipraticiens
locaux vont nous nous initier à leurs rites, à leurs pratiques, nous désigner
leurs plantes. En échange, nous leur enseignerons les rudiments de notre
médecine allopathique et surtout l'hygiène de base.
Nous avons commencé sur
le terrain avec un certain succès. Dans plusieurs pays, j'ai vécu avec les
guérisseurs locaux africains. Je les accompagnais en brousse cueillir les
plantes, observant leur rituel, du matin au soir. Départ avant l'aube, - il y a
toujours un signifié derrière cela ! -
S'ils partent à 7 - 8
heures, c'est trop tard, le soleil monte dans le ciel et les Africains sont
dehors. Or les Africains se saluent longuement, palabrant durant des heures, et
l'on finit par ne jamais arriver en forêt. D'où la nécessité de partir avant le
lever du jour.
Autre avantage de se
lever tôt : on arrive sur place au moment où les plantes s'éveillent, où la
sève démarre et où les fleurs s'ouvrent. J'assiste alors avec émerveillement à
leur petite cérémonie animiste, - les tradipraticiens sont généralement
panthéistes, - ils prient les dieux de chaque plante en s'excusant de la
couper, mutilant ainsi la nature, mais promettant au dieu que cette plante va
servir à guérir un de leurs semblables, que ce ne sera donc qu'un échange.
Ensuite les plantes sont
placées avec précaution dans le sac ou le panier préparés à les recevoir, de
manière à ne pas les offenser. Ce rituel je l'ai observé et suivi pas à pas.
Puis on ramène la cueillette au village.
Le guérisseur se
souvient exactement à qui chaque plante est destinée, selon sa maladie : tel ou
tel avait un blocage urinaire, il sait que pour le soulager il a besoin de
telle plante. Cette jeune mariée ne peut pas avoir d'enfant, pour elle ce sera
telle autre plante. L'empirique ramène chaque plante en sachant exactement
lequel de ses patients l'attend. La médecine traditionnelle est très
individualisée.
Au
Cambodge, chez les «Krous»
Le génocide qui affecta
ce pays dépassa l'entendement. Les Khmers rouges y ont littéralement éradiqué
toutes les classes instruites, tuant en premier lieu les citadins, les
intellectuels et les cadres, créant à travers tout le pays un traumatisme
profond. Les Occidentaux n'ont rien trouvé de mieux que de parachuter là-bas
des dizaines de psychiatres.
Or, ce ne sont pas des psychiatres
occidentaux, même très qualifiés, qui vont résoudre le problème de dizaines de
milliers de victimes en état de choc psychologique.
J'ai proposé que l'aide
psychologique aux victimes du génocide repose sur les "krous", ces
guérisseurs traditionnels, mi-chamanes, mi-tisanniers. (En Cambodgien
"Krous" signifie simplement "homme".)
«Mettez les «krous» en
avant, formez-les !» ai-je suggéré. «Eux seuls, par leur patience, leur
gentillesse, leur profonde connaissance de la mentalité de leur communauté
sauront, avec le temps, guérir le traumatisme.»
Je fus écouté et cela
marche. A telle enseigne qu'aujourd'hui les dispensaires où l'on pratique la
médecine khmère traditionnelle sont beaucoup plus importants et efficaces que
les hôpitaux à l'occidentale ou ceux de Médecins sans frontière.
Les Krous assistent les
milliers de personnes qui ont tout perdu, famille, maison, travail, des êtres
fragilisés par les atrocités subies lors du génocide : enfants ou proches
froidement torturés puis abattus sous leurs yeux, traitements dégradants,
prisons immondes, etc.
Il n'est donc pas
étonnant que beaucoup de rescapés aient complètement disjoncté. Les Krous leur
servent de substitut familial pour une cure de remise en confiance.
Selon la tradition, ils
vont leur choisir une plante spécifique, bien à eux, une sorte de totem de
guérison, personnalisant cette démarche par un rituel précis.
La plante trouvée, ils
l'apportent à leur protégé. Le malade dispose d'un creuset et d'un pilon. Il
broie lui-même «sa» plante afin de préparer le médicament salvateur.
Vient ensuite le rite de
la purification et de la reconnaissance corporelle. Le krous accompagne son
malade dans un sauna, - un sauna de bambous, - où, après les ablutions
brûlantes, ils se massent mutuellement avec des huiles essentielles, pour que
la victime reprenne connaissance de son corps.
Chez ces êtres
traumatisés, le corps si longtemps meurtri, n'existe plus. En reprenant
physiquement conscience de son existence, en recouvrant leur sensibilité au
toucher, aux caresses, ils se réidentifient, recommencent à sourire. Lorsque la
conscience de leur propre réalité leur est revenue, c'est gagné.
Cette rencontre du
malade et de «son» guérisseur aide à sa réinsertion dans la vie communautaire.
Il réapprend le rituel familier de la révérence, du sourire, du bonjour, des
paroles de bienvenue. Cette remise en confiance amicale, cet apprivoisement,
lui permet d'enfouir les traumatismes profonds que lui ont infligés les années
de guerre et de massacre.
Personnellement, je
pense que la prescription de la plante, n'est qu'un rite, un prétexte, un
placebo. Pendant trois semaines, un mois, les paroles d'espoir, de guérison que
le Krous aura prononcées, vont s'identifier avec «sa» plante, dans l'esprit du
malade.
Il opère une sorte de
transfert à la manière de ces sorciers de nos campagnes qui transfèrent
aujourd'hui encore la maladie de leurs consultants sur un arbre ou un animal.
Peu importent les principes actifs de la plante.
Ce ne sont pas eux qui
agissent. Ce sont les paroles du Krous, et la foi qu'elles induisent. Chaque
jour le malade va se remémorer les paroles du tradipraticien en qui il a toute
confiance, ce verbe magique dont le pouvoir agit sur son mental pour le
régénérer. C'est cet ensemble - confiance, rite, plante placebo, parole, foi, -
qui le ramène à une vie normale et le guérit.
Chez
les Méos
Après la chute du Laos
aux mains des communistes, les méos, ces montagnards de petite taille fiers et
insoumis, on dû se réfugier dans le Triangle d'or, en Thaïlande, pour échapper
au massacre..Vivant à plus de seize mille dans un camp insalubre, ils mouraient
comme des mouches.
Leur seul encadrement
étaient les chamanes, à la fois prêtres, guérisseurs et chefs coutumiers. A
notre arrivée, les Méos étaient farouchement opposés aux vaccinations.
Or une épidémie de
typhoïde se déclara. D'abord un mort, puis deux, ensuite quatre morts, dix
morts... Il fallait absolument faire quelque chose, mais pas question de
vaccination. Moi je ne suis pas non plus un fana des vaccinations massives, je
vous l'ai dit. Mais devant cette épidémie, il n'y avait rien d'autre à faire.
Et puis nous nourrissions nos protégés du mieux possible.
Alors, devant leur
refus, j'ai exceptionnellement dû recourir à une méthode cœrcitive.
Comme notre mission
distribuait régulièrement à chaque famille un kilo de riz, j'ai dit: "pas
de vaccination, pas de riz."
Le premier jours
personne n'est venu, ni le second. Pas davantage le troisième... et les décès
continuaient... Une véritable hécatombe s'annonçait. Vous imaginez l'ambiance.
Finalement, au bout
d'une semaine, ils sont tous venus se faire vacciner. En accord avec leurs
chamanes. Sur seize à dix-sept mille réfugiés, j'ai fait vingt mille
vaccinations, donc 3000 se sont fait vacciner 2 fois pour avoir un peu plus de
riz.
A notre arrivée,
évidemment, nous médecins occidentaux, imbus de nos connaissances, ignorions
les chamanes, leur rôle, leur influence. Au camp, les gens étaient souvent
malades.
L'insalubrité, la
chaleur, l'humidité provoquaient beaucoup d'infections pulmonaires ou
d'affections ORL. Au début, on guérissait ces patients vierges de toute chimie
avec dix mille unités de pénicilline, huit mois plus tard il en fallait deux
millions.
En huit mois on a avait
transposé à ces peuples notre antibiorésistance, notre pollution chimique.
Jusque là, avant l'exode, ils étaient en bonne santé.
Pour se protéger des
maladies, ils avaient leurs plantes, les secrets de leurs chamanes. Et, dans
des conditions d'existence normales, cela suffisait à les maintenir en bonne
santé. Sur ces 16 à 17 mille réfugiés, il y avait 500 chamanes-guérisseurs.
Certes, ils n'avaient
aucune connaissance médicale, et, cette méconnaissance causait pas mal de
dégâts parmi la population.
Comme leur communauté a
confiance en eux et que tous les malades passent entre leurs mains, j'ai essayé
de leur apprendre en douce, à soigner plus efficacement. J'ai donné de
véritables cours clandestins de médecine aux chamanes, et ils m'ont écouté.
Je leur ai expliqué ce
qu'était la fièvre, leur ai démontré la différence entre une fièvre
infectieuse, une fièvre paludique, ou une fièvre émotionnelle. Je leur ai
appris, comment reconnaître les symptômes en mesurant la température, comment
prendre le pouls. Je leur ai enseigné le b-a ba.
Je leur ai même appris
comment utiliser notre biologie. Ils ne demandaient qu'à apprendre. Moi j'ai
joué le jeu, et leur ai transféré un minimum de connaissances sans que la
population ne se rende compte de rien, parce qu'il ne fallait pas leur faire
perdre la face.
Après cet enseignement,
ils étaient beaucoup plus performants, ils devenaient d'authentiques
thérapeutes et commettaient moins de fautes.
Moi aussi j'ai dû
m'adapter. Je n'avais pas eu le temps de préparer le terrain. Et vous savez
bien que je suis contre la vaccination des populations sous-alimentées.
Les
huiles essentielles
Au cours d'une autre
mission en Thaïlande, aux frontières du Cambodge, dans les camps de réfugiés,
j'ai mis au point des huiles essentielles pour enrayer une épidémie touchant
les volailles, l'une de leurs uniques source de protéines animales.
Dans ces élevages
intensifs, les poules tombaient toutes malades et mouraient de cancer aviaire.
Aucun vétérinaire pour les soigner. Quand ils ont fait appel à moi, des
milliers de volailles étaient en train de crever.
Je leur ai suggéré de
mélanger quelques gouttes d'huile essentielle de thym, abondant sur place, à la
nourriture disposée dans les bacs des poulaillers. Nous avons d'abord fait
l'expérience en double aveugle.
Dans certains
poulaillers on n'a rien mis tandis que dans d'autres nous avons mélangé les
graines avec de l'huile essentielle de thym fabriquée avec des alambics de
fortune. Dans un troisième groupe de poulaillers nous avons déposé des bacs
avec des graines, les unes sans huiles essentielles, d'autres avec de l'huile.
Nous nous sommes très
vite aperçus que dans les poulaillers dont les graines étaient imprégnées
d'huile de thym les poules s'auto-guérissaient rapidement, mais que là où il
n'y en avait pas, elles mouraient.
Dans les poulaillers à
bacs mixtes, les poules allaient spontanément vers les bacs contenant des
graines traitées, bien que l'odeur du thym fût très forte, et se
rétablissaient. Leur petit rhinocépahale se mettait en route et voilà que nos
poules se montraient plus intelligentes que nos mandarins.
Le thym est une plante
antivirale. Ce que les antibiotiques ne sont pas. Si l'on dispose d'un alambic,
il est facile de fabriquer de l'huile essentielle à partir des plantes. Tous
les pays regorgent de plantes médicinales qui poussent à l'état sauvage. A
Madagascar il existe une plante, le "rabinsara aromatica" qui combat
la grippe, c'est mieux que le vaccin.
Au
Ruanda
En 1965, au Ruanda,
jeune chirurgien fraîchement diplômé, je travaillais dans une mission médicale
française. Il régnait dans ce pays une terrible maladie endémique, l'ulcère
phagédénique.
On me demanda d'opérer
ces ulcères, dûs à un virus qui creuse les chairs en profondeur et bouffe tout
sur son passage, détruit les téguments, mettant à nu les muscles, les tendons
et les vaisseaux.
Une véritable saloperie,
très douloureuse pour le malade qui en est atteint, et contre laquelle nous
étions alors tout à fait impuissants. Seule, l'amputation du membre atteint, stoppait
la progression du mal.
Me voilà donc, deux fois
par semaine, le mercredi et le vendredi, à couper les membres à ces pauvres
gens, à qui, faute d'anesthésiques, nous pouvions tout au plus faire une
rachidienne. Et croyez-moi, couper un fémur dans ces conditions, c'est très dur
et ça fait un bruit d'enfer. Je payais quatre "tousseurs" qui
venaient se relayer dans le bloc opératoire, pour camoufler le bruit de la
scie.
Or, j'appris par la
suite, qu'il existait une huile essentielle dont quelques gouttes seulement
parvenaient à enrayer cette ulcération, restaurant et cicatrisant les chairs en
quelques semaines. Croyez-moi, une expérience comme celle-là marque pour la vie
un jeune médecin !
Dans ce même Ruanda
fraîchement indépendant, la "Coopération" me demanda d'assister le
jeune ministre de la santé, en tant que directeur technique tout en
fonctionnant comme assistant de chirurgie, à "couper les
pattes" !
Le ministre était en
fait une jeune chrétienne, élevée par les bonnes sœurs, pleine de bonne volonté.
Elle avait obtenu son certificat d'études, ce qui, à l'époque, représentait un
diplôme important dans ce pays, mais ne lui donnait évidemment aucune
compétence médicale. De ce fait, c'est moi qui dirigeai durant plusieurs mois
ce ministère sensible, dans un pays où tout était à faire !
C'est fort de ces
expériences sur le terrain qu'à mon retour en France, je créai la première
Faculté des Médecines Naturelles, ensemble pluridisciplinaire où l'on
enseignait l'acupuncture, les plantes médicinales, les médecines douces, pour
voir ce que cela donnait. Je ne voulais pas casser quelque chose au niveau de
la médecine traditionnelle, je voulais simplement former mes Médecins aux pieds
Nus pour le Tiers Monde.
Chez
les Indiens du Guatémala
A la suite d'une
émission de Radio France Internationale sur notre association, un père
missionnaire français du Guatémala se montra intéressé par le travail des
"médecins aux pieds nus". Il m'écrit pour me demander si je pouvais
secourir ses Indiens. J'y vais. Et je suis reçu par le père Benoît Charlemagne.
Or au cours de mon
adolescence, dans mon école religieuse de Reims, j'avais connu un certain
Charlemagne, (le nom ne s'oublie pas), notre aîné de 3-4 ans. Tout en
poursuivant ses études de théologie, il nous faisait la gymnastique. Sportif,
il était devenu champion de course à pied de toute l'Académie. Pour nous
c'était une vedette. L'ayant perdu de vue, il y avait des années que je le
recherchais.
Or, le père missionnaire
du Guatémala, c'était justement lui. Il vivait comme un saint au milieu des
Indiens les plus déshérités d'Amérique centrale.
C'était un
"signe", (tout médecin que je suis, je crois aux signes). Le père
Charlemagne nous "apprivoisa" au niveau de la population qui n'avait
plus rien. Tout avait été détruit, brûlé par l'armée en lutte contre la
guérilla, et la population indienne victime d'un véritable génocide vivait dans
la terreur. . Et c'est là nous que nous avons mis notre premier "projet
intégré" en route.
Nous avons pris les
choses en mains, nous improvisant maîtres d'œuvres. Nous faisons souvent appel
à d'autres associations pour nous aider.
Ainsi, l'association
"Agir" dispose de deux mille artisans et cadres retraités, qui
possèdent un formidable savoir-faire. Ces gens âgés de 50-60 ans que notre
système envoie à la casse, reprennent du service avec un joyeux enthousiasme.
Ils apprennent aux autochtones les métiers les plus simples, mais nécessaires
dans la vie de tous les jours. Ils créent des menuiseries, des ateliers de
mécanique, de réparation, ils forment des maçons, des plombiers, des
couturières, des infirmières.
Bref, on recrée une
dynamique communautaire. Alors ces gens redressent la tête. Ils ont le
sentiment que ce sont eux qui ont suscité le projet. Ils ne se sentent plus
irresponsables. Ils disent "nous", ils ne vivent plus comme des
assistés, à attendre la charité. A partir de là, il existe des potentialités
fantastiques. Nous remarions l'humain à l'humus.
Parmi les candidats à
l'épopée, il y avait une jeune fille, Anne Bourget. Une jeune fille
extraordinaire.
Médecin, navigatrice,
(elle a fait plusieurs tours du monde comme skipper), un peu déprimée à la
suite d'un chagrin sentimental, elle se porta volontaire.
Je lui dis : «Je
t'envoie là-bas, chez les Indiens, mais ce sera dur, il faudra serrer les
dents, tenir le coup !». Aujourd'hui, elle y est encore. Tous les Indiens
l'adorent. Elle a fait un boulot formidable.
Présente partout, elle
soigne, construit, pouponne, donne des cours à la Fac, offre un coup de main
partout où on a besoin d'elle. Au Guatémala, il y a six millions d'Indiens,
Anne Bourget est leur reine !
Au
Bas-Zaïre
En 1979, dans la région
de Boma, au Bas-Zaïre régnait une terrible famine due à la désertification.
La plupart des représentants
des "grosses" organisations caritatives comme l'UNICEF, l'O.M.S., le
Secours catholique américain, et d'autres avaient renoncé à travailler là-bas,
dans l'inconfort*, n'osant plus s'aventurer dans cette province troublée,
désertée par les élites, et livrée aux sorciers. Elles se contentaient d'amener
de la nourriture, le plus souvent pillée avant de parvenir aux populations
affamées. Or, elles avaient besoin d'aide. Ils voulaient voir un médecin. Alors
j'y suis allé.
* Il faut rappeler
que certaines grosses O.N.G. s'installent au milieu de la misère locale comme
une antenne du Club Med. Elles montent des bâtiments préfabriqués, avec groupe
électrogènes, climatisation, eau courante, restaurants, bains et douches, voire
piscine. S'il n'y a plus tout cela, plus de climatisation, de restaurant, de
douche, eh bien il n'y a plus d'O.N.G.
Lire à ce propos «Les
Mercenaires de la Charité» écrit à son retour du Biafra par le regretté Dr Antoine
Beneroso avec la complicité de Pierre Genève. (Presses noires, Paris, 1969).
Les cow-boys du secours
catholique américain viennent même sur le terrain avec une escadre de petits
avions. Les organisations caritatives sont devenues un business rentable pour
quelques-uns, politisé et très médiatisé, (voir Kouchner et son
charity-business.) Les Médecins aux Pieds nus, œuvrent loin des
projecteurs, vivent avec la population qu'ils assistent, parfois dans un
inconfort absolu.
Je me rendis dans la
zone sinistrée avec une antenne de la Croix-Rouge à bord de 2 landrovers, assisté
d'un Norvégien chargé de l'intendance et de quelques infirmiers de la
Croix-Rouge zaïroise.
Je m'installai dans les
bâtiments d'un ancien dispensaire colonial belge qui servait de prison,
commençant par libérer les prisonniers qui croupissaient là. Je les ai nourris,
en embauchai quelques-uns pour nous aider au nettoyage et au rafistolage des
locaux, puis, devant l'affluence des malades, secondé par mes infirmiers, je me
suis attelé à la tâche, formant sur le tas des secouristes pour nous assister.
(J'en ai formé 40 en 6 mois).
Informés par le
"téléphone de brousse", les malades venaient se faire soigner par
dizaines, de très loin à la ronde. Beaucoup, rongés par la vermine, épuisés par
les fièvres, la dysenterie et une trop longue marche venaient là juste pour
mourir.
Seul médecin, je ne
savais plus où donner de la tête. Il fallait improviser dans tous les domaines.
La nuit, assisté par les deux pères et mes anciens prisonniers, on enterrait
les morts. Du matin au soir on soignait, nourrissait, opérait, vaccinait des
gens venus de partout, avec des ribambelles d'enfants, qu'il fallait loger sur
place.
Pour subsister, il nous
fallut prendre le village en main. On a construit un four à pain. Chaque
habitant amenait 2-3 briques et mettait la main à la pâte. Tout le monde s'y
est mis.
Une antique tradition
locale, le "salongo", voulait jadis que toute la population offre une
demie journée de travail par semaine au service de la communauté. J'ai remis
cette tradition tombée en déshérence sur pied. Ils m'ont laissé faire.
En quelques semaines,
nous avons fait un travail colossal. Grâce à nos soins intensifs nous avons
sauvé des centaines de personnes.
Les malades accouraient
en foule à notre dispensaire avec tout ce que cela comportait d'attente, de
promiscuité, de danger d'épidémie. Alors, pour aller à la rencontre des
malades, leur éviter une trop longue route, j'ai établi des dispensaires, à 80
km à la ronde, avec des infirmiers locaux recyclés par mes soins qui, épaulés
par mes nouveaux secouristes soignaient sur place les cas les plus urgents. Le
succès fut immédiat. Nous avons réussi à enrayer les épidémies qui ravageaient
le pays.
Je ne me rendis pas
compte que notre action portait ombrage au pouvoir des sorciers. Nous avons eu
plusieurs empoisonnements suite à une distribution de vermifuges. Il y eut des
morts suspectes. Cela devenait inquiétant.
Les autorités se sont
émues. Une enquête sommaire nous apprit que la nuit des sorciers
s'introduisaient dans les bivouacs dissuadant les gens de se faire soigner ici.
Ils tentaient de récupérer le pouvoir qui leur échappait.
Le médecin chef de la
province est venu pour mettre bon ordre à ces tentatives d'intimidation. Sans
succès. L'évêque en personne, accompagné par un des prêtres d'un séminaire
voisin est allé à son tour palabrer avec les chefs sorciers. Ça n'a rien donné.
L'ambiance devenait
surréaliste, complètement parano. Là-bas la mort donne lieu à des cérémonies
magico-religieuses. Comme je jouissais d'une aura particulière dans la région,
en tant que "grand sorcier blanc", on m'a dit "il faut que tu y
ailles, toi ils t'écouteront."
Empoisonné
par les sorciers
Alors j'ai pris la
landrover, et me suis fait accompagner au village réputé abriter le chef
sorcier le plus redouté, par un prêtre qui avait de la famille là-bas. Nous
avons laissé le véhicule à l'entrée du village, et j'ai remonté à pied la rue
centrale totalement déserte.
Personne ne sortait des
paillotes disposées de part et d'autre de la route. Les villageois se
terraient, terrorisés par les menaces des sorciers. Parvenus en haut du
village, la famille du jeune prêtre est sortie pour nous accueillir. Nous avons
mangé avec eux.
Quelques voisins sont
venus voir qui j'étais, sont repartis le dire à d'autres. Finalement, lorsque
je suis redescendu, toute la population se tenait devant les cases et m'offrait
des coupes de vin de palme en signe de réconciliation. Le jeune prêtre imposait
ses mains et bénissait les fidèles. Mais pas trace du chef sorcier avec qui je
voulais m'entretenir.
Sur la route du retour,
je fus pris de spasmes intestinaux. La douleur était telle que je sautais de la
landrover pour me rouler sur la route. Je souffrais abominablement
d'épouvantables gastralgies. Jamais je n'avais ressenti cela. Je pensais tout
de suite à un empoisonnement. Mais je n'avais rien pour y remédier. Je crus
mourir.
De retour à la mission
où je logeais, les pères ne savaient pas quoi faire. La nouvelle de mon
empoisonnement fit très vite le tour du village et parvint au dispensaire où ce
fut la consternation.
Dans la brousse, sans
médicament efficace contre ce poison inconnu, je m'attendais à la mort. Je me
revois grelottant et souffrant dans ma petite piaule, devant une photo de
Jean-Paul II épinglée au mur. J'ai demandé de l'atropine. Ils m'ont fait une
perfusion. Les douleurs persistaient, insoutenables. Cette fois je pensais bien
que ma dernière heure était venue. Le prêtre me donna l'extrême onction.
J'étais prêt. Moi qui avais peur de la mort, j'étais prêt. Je tombai dans une
sorte de coma.
Le surlendemain matin,
au réveil, je me sentais bien, je n'avais plus rien...
Tout le monde autour de
moi, les pères, les habitants du village, les malades crièrent au miracle. Je
me levai, en pleine forme, vaillant, et regagnai mon poste.
Apprenant que j'avais
survécu à leurs manigances, les sorciers m'ont fait appeler. J'ai beaucoup prié
avant d'aller à leur rendez-vous. En bon catholique, j'ai prié la Vierge. J'ai
rencontré les sorciers, dans leur village, autour de leur chef avec qui j'ai
conclu un accord.
Ils ne s'opposeraient
plus à notre intervention sans arrière-pensée politique, et, pour mieux aider
la population, nous allions échanger nos connaissances. Je leur apprendrais à
éviter les erreurs, à être plus efficaces dans leurs soins. Ainsi, quand je
repartirais, ils prendraient le relais pour le plus grand bien de tous.
Le prêtre qui
m'accompagnait prit des photos de cette rencontre. Au développement, le
photographe découvrit avec surprise le dessin d'une Vierge dans mes cheveux.
Cette photo passa de main en main et, désormais, quand je passais dans un
village, tous les guérisseurs posaient leurs mains sur ma tête !
Le
sixième sens des animaux
Je ne voudrais pas
terminer ce reportage sur l'ethnomédecine sans vous parler des animaux. Les
animaux se soignent eux-mêmes. En les observant, on découvre beaucoup de
choses.
Dans certains pays
d'Afrique, les phacochères déterrent la racine d'ibogua dont ils sont friands,
ce qui les rend très endurants. Les Africains le savent et utilisent cette
racine comme tonique et comme aphrodisiaque.
Les pagayeurs qui
conduisent leurs lourdes pirogues durant des heures à contre-courant, mâchent
de l'ibogua, appelé "lambaréné", au Gabon. Durant des années, avant
que les contrôles anti-dopage n'existent, tous les grands sportifs ont utilisé
ce produit.
Chez nous aussi, dans
nos campagnes, les moutons dominants qui sont en tête du troupeau broutent des
fougères, un anti-venin reconnu. D'instinct, ces animaux qui risquent de
rencontrer des vipères se prémunissent contre leurs morsures.
Mais il y a beaucoup
plus fort ! Lors de la guerre Iran-Irak, je me trouvais responsable de la
santé de plus de deux mille personnes, comme médecin civil, à 18 kilomètres du
front, en face d'Abadan, du côté de irakien.
J'avais remarqué que,
quatre heures avant la reprise du combat, des milliers de chiens errants, - il
y a plein de chiens errants dans le désert, de véritables loups, - remontaient
se réfugier au Koweït, en zone de paix. Les animaux sentaient les préparatifs
de guerre. Cela ne manquait pas, quatre heures après leur passage, la canonnade
meurtrière commençait, accompagnée de raids aériens.
Ayant observé cela,
chaque fois que je voyais de loin les hordes de chiens fuir la ligne de front,
j'évacuais mes protégés, je les faisais monter dans des camions et les emmenais
vers l'arrière. Les chiens sauvages sentaient la guerre.
Les combats terminés,
ils remontaient sur le champ de bataille, bouffer les cadavres. Un jour, la
sécurité irakienne est venue m'arrêter. Ils m'accusaient de faire partie de la
CIA, car qui d'autre eût pu me prévenir de l'heure précises de la reprise des
combats ? Ils m'ont tout fouillé, mes cantines médicales, ma chambre, et n'ont
évidemment rien trouvé. Mais je ne leur ai pas dit que c'étaient les chiens qui
m'alertaient.
La
mission des Médecins aux pieds nus
Je considère que notre
mission, est non seulement de guérir les malades qui viennent à nous, en
diagnostiquant et soignant les cas graves, en opérant du mieux possible les
urgences avec nos moyens de fortune, mais aussi d'enseigner les soins de santé
primaires aux guérisseurs locaux, tout en étudiant les coutumes, les rites, ou
toute autre forme traditionnelle dont usent ces empiriques.
Nous analysons aussi les
plantes, recherchons leurs principes actifs pour en tirer les huiles
essentielles qui seront les meilleurs médicaments de base de ces populations,
et les moins chers. Voilà ce qu'est l'ethnomédecine sur le terrain. Voilà notre
rôle.
Il peut paraître
modeste, presque humble. Mais la réussite de notre mission, l'amélioration
générale des conditions de vie des populations que nous aidons, est notre seul
but.
En reconnaissant le rôle
positif des guérisseurs locaux, en les confortant dans leur rôle médical sans
les snober avec nos blouses blanches, nos scalpels et nos stéthoscopes, nous ne
faisons que leur rendre justice. Nous vivons auprès d'eux en frères, dans le
même dépouillement. Nous venons partager nos connaissances et notre technicité
de riches pour leur apprendre à devenir eux-mêmes plus efficaces.
En échange, ils nous
dévoilent leurs secrets et leur savoir-faire. Au cours de mes longues années de
pratique, j'ai souvent constaté la validité de ces médecines empiriques et bien
des fois ce sont elles qui ont le plus aidé.
Notre objectif est de
fonder partout en Afrique et dans les pays sous-développés d'Asie et
d'Amérique, des dispensaires-écoles où des médecins occidentaux, assistés par
des médecins locaux, enseigneraient aux guérisseurs locaux, chamanes,
marabouts, matrones, etc. les rudiments de notre médecine.
Cela leur permettra de
soigner leurs concitoyens avec précision, en respectant les codes d'hygiène, de
prévention, etc, sans pour cela abandonner leurs pratiques ancestrales, l'usage
des plantes, les gestes et les rites qui fonctionnent très bien dans un très
grand nombre de cas.
Propos
recueillis par
Marc Schweizer - 1992

Jean-Pierre
Willem vient de publier ses «Mémoires» :
à lire absolument !